Thierry Goguel d’Allondans, un anthropologue et allié peu commun!
Thierry cumule plusieurs casquettes : formateur auprès des travailleurs sociaux (ESEIS), enseignant-chercheur en anthropologie (Université de Strasbourg) avec une passion pour des nouveaux terrains mais aussi engagé dans l’UEPAL ! Naturellement doux et souriant, il met ses interlocuteurs à l’aise et ne pratique pas la langue de bois académique.
Après la lecture de cette interview, vous voudrez tout savoir sur les « mondes des ados LGBTI » !
Joan Charras-Sancho : Thierry, tu es formateur dans un centre de formation de travailleurs sociaux mais aussi enseignant-chercheur en anthropologie. Peux-tu nous expliquer le lien entre ces deux activités ?
Thierry Goguel d’Allondans : A priori, il n’y en a pas. En effet, en France, la formation en travail social comprend un peu de sociologie, un peu de psychologie, mais ne fait pas de l’anthropologie un élément fondamental. La Suisse, par contre, développe une articulation intéressante entre l’anthropologie et le travail social ; de nombreux formateurs y sont anthropologues. Ici, j’ai parfois l’impression d’être un peu seul même si les dimensions interculturelles, une des clés de voûte de l’anthropologie, sont de plus en plus abordées dans le champ du travail social. Pour ma part, je pense que les « bons » travailleurs sociaux sont un peu anthropologues sans le savoir pour plusieurs raisons.
D’abord l’anthropologue comme le travailleur social doit avoir le goût de l’autre et une propension importante à l’adaptation aux contextes sociaux et culturels. En ce sens, l’un et l’autre doivent se départir, le plus possible, des préjugés inculqués par nos propres environnements et des certitudes un peu hâtivement construites (aujourd’hui particulièrement par les médias, les réseaux sociaux et internet). Et puis, parmi plein d’autres raisons qui rapprochent l’anthropologue et le travailleur social, une me tient particulièrement à cœur, c’est leur appétence aux rituels qui permettent le « vivre ensemble ». C’est ainsi que j’ai accompagné de nombreux travailleurs sociaux dans la construction de nouveaux rites de passage pour des adolescent·e·s en grande difficulté sur leur chemin vers l’âge d’Homme.
Joan Charras-Sancho : Depuis le début de la réflexion publique dans l’Uepal, tu as été un allié fidèle pour que le débat avance. Quels sont tes liens avec cette Eglise ?
Thierry Goguel d’Allondans : Mes liens avec cette Église ? Mais Joan c’est simplement la plus belle chose qui nous arrive dans nos humaines existences : l’amitié. Oui, de belles amitiés avec des pasteurs et bien d’autres personnes engagées dans l’Uepal. J’ai notamment une pensée particulière pour Christiane Strohl, psychanalyste et grande figure du protestantisme local, à qui je dois tant. Donner un coup de main à l’Uepal est aussi, pour moi, très émouvant car j’ai ainsi l’impression d’honorer mon père qui était très fier de nous rappeler que certains de nos aïeuls furent de brillants théologiens protestants. « Donner, recevoir et rendre » disait Marcel Mauss, un des grands anthropologues français. Ma mère, elle, était catholique (première interculturalité !) Et puis, autre point important, même si je n’aime pas le terme « inclusion » qui me rappelle l’inclusion sous plastique d’insecte, j’aime l’Eglise inclusive qui émerge dans l’Uepal.
Joan Charras-Sancho :Ton dernier livre porte sur les Mondes des ados LGBTI. Peux-tu nous en parler ?
Thierry Goguel d’Allondans : Cette recherche menée durant trois ans, de 2013 à 2016, est une commande. J’ai d’abord refusé cette proposition car je connais les difficultés liées aux recherches portant sur des questions sensibles telles l’orientation sexuelle et l’identité de genre. Aujourd’hui, je suis très heureux d’avoir accepté car ça m’a permis et ça me permet encore de magnifiques rencontres. Par contre, le bilan de cette recherche reste très contrasté. Les avancées sociétales, notamment au regard du droit, sur les diverses questions touchant les personnes lesbiennes, gays, bisexuelles, transgenres et intersexuées, ont paradoxalement exacerbé les peurs et parfois les haines. Cela demeure difficile d’assumer une orientation sexuelle et/ou une identité de genre hors la norme commune. Et cette difficulté s’atténue ou s’accentue en fonction des contextes familiaux, environnementaux, sociaux, culturels… C’est pourquoi je porterai le livre issu de cette recherche beaucoup plus que les précédents, car il y a un combat à mener pour que ces jeunes LGBTI aient droit – comme disent nos cousins québécois – à l’indifférence, bref que cela devienne commun.
Joan Charras-Sancho :Tu as aussi étudié des terrains en Afrique. Qu’as-tu perçu du regard qu’on porte sur l’homosexualité là-bas ?
Thierry Goguel d’Allondans :C’est une question très complexe car le regard porté sur l’homosexualité varie énormément sur le continent africain. Par ailleurs, des cultures traditionnellement hospitalières ont parfois été infestées par des églises sectaires. Ce sont souvent ces dernières plus que les habitudes culturelles locales qui entrainent des exactions terrifiantes à l’égard des homosexuels.
Il faut dire d’ailleurs que, comme un peu partout, l’homosexualité féminine dérange moins car moins visible. Et souvent, dans l’homosexualité masculine, c’est essentiellement la sodomie – comme atteinte à la virilité – qui dérange. Et, dans ce cas de figure, le honni est seulement le sodomisé ! La place de l’homosexualité dans le monde arabo-musulman est complexe et les chercheurs savent la place qu’elle y joue, d’hier à aujourd’hui, en Afrique du Nord et au Proche Orient.
Le contexte social importe également, même si tout n’est pas rose, Nelson Mandela a fait de l’Afrique du Sud le premier pays du continent africain à adopter le mariage pour tous. Quant au contexte culturel, il donne un spectre large au statut de l’homosexuel allant du pestiféré au saint. Deux choses me frappent en Afrique – mais pas qu’en Afrique. La première reste la suspicion importante lorsqu’un individu ne satisfait pas à la coutume générale (Claude Lévi-Strauss rappelait à ce sujet que les deux statuts les moins enviables étaient l’homme célibataire et la femme stérile). La deuxième c’est que les habitus sont souvent (pas toujours !) plus tolérants que les sentences édictées par des édiles. J’ai le souvenir de vieux, dans un village de brousse, s’amusant, peut-être avec nostalgie, de conduites significativement homosexuelles d’adolescents, alors que leur droit coutumier l’interdisait formellement.