Paix, égalité de genre et minorités dans les pays arabes : la parole éclairante d’un évêque luthérien palestinien
Munib Younan a quelque chose, dans les yeux, qui reflète la complexité de sa vie. Quand on lui parle, il sourit d’abord, puis il semble rassembler toutes ses forces pour répondre avec justesse, doigté et conviction, aux nombreuses questions qu’une telle présence suscite.
Evêque luthérien de Jordanie et de Terre Sainte ? Réfugié palestinien ? Président de l’imposante Fédération Luthérienne Mondiale (80 millions de membres) ?
Oui, il est tout cela à la fois. Mais il est aussi un père – qui regrette que ses enfants parlent de quitter leur terre-, un pasteur – qui se réjouit que les 12 écoles luthériennes de Palestine accueillent tout le monde sans discriminations-, un libre penseur – qui critique tout dogmatisme dur.-
Grâce à un partenariat avec Radio Arc en Ciel (pour entendre l’interview audio, c’est là), j’ai pu lui poser quelques questions personnelles, et entendre sa conférence suivie d’un temps de libre échange. Je vous livre ici un condensé de ces trois heures intenses et précieuses passées avec Abbouni (terme affectueux donné aux pasteurs).
Joan Charras Sancho : Pasteur Younan, je lis dans le texte de la conférence (donnée plus tard), que vous évoquez la question des minorités sexuelles avec la phrase « nous encourageons le droit de vivre selon ses orientations sexuelles ».
Munib Younan : Merci d’évoquer ce sujet. C’est une erreur de traduction. Je voulais exprimer l’idée que chacun.e doit pouvoir vivre dans une société civile respectueuse des droits humains, sensible à la « Gender Justice », soit plus précisément l’égalité hommes/femmes.
Joan Charras Sancho : Notre travail autour du livre Accueil Radical et de son site, vise justement de soutenir l’égalité entre hommes et femmes mais aussi d’aller plus loin. Comment vivez-vous ce genre d’initiatives au sein de la Fédération Luthérienne Mondiale, avec les Eglises pour ou contre l’ordination des femmes ou les Eglises pour ou contre la bénédiction des couples mariés de même sexe ?
Munib Younan : Je commencerais par dire que pour moi, ce sont deux sujets différents. J’aurais même tendance à ne pas les mettre côte à côte, par respect pour les femmes-pasteures. En effet, l’ordination des femmes fait partie intégrante de mon identité de luthérien. Dieu n’appelle pas un homme ou une femme mais une personne, « a preacher ».
Quant aux mariages de couples de même sexe, c’est une question éthique et sociétale qui ne peut pas diviser l’Eglise. En tant que président de la FLM, je sais que des Eglises souffrent, de part et d’autre, je sais que c’est un sujet sensible. Mais je le répète, l’Eglise ne peut pas se laisser diviser par cela.
Joan Charras Sancho : Qu’avez-vous à dire à celles et ceux qui sont sceptiques à ce sujet ?
Munib Younan : Dieu nous a créés différents mais égaux. Toutes les Eglises de la FLM désirent accepter les différences et, allons plus loin, j’appelle de mes vœux une société qui accueille la diversité humaine. Pour moi, localement, dans mon Eglise, cela se traduit concrètement par des programmes de dialogue interreligieux, de promotion de la paix, de solution politique basée sur la consolidation de deux Etats indépendants (Israël et Palestine) et capables de collaborer.
Joan Charras Sancho : Vous avez annoncé dès le départ que vous veniez aussi soutenir la France après les attentats de Paris. Qu’avez-vous à dire aux croyant.e.s français.e.s ?
Munib Younan : Ne lâchez pas vos valeurs, celles sur les frontons de vos mairies. Au contraire, portez-les en étendards, plus que jamais. Acceptez les différences dans votre société et dialoguez, avec les autres religions, avec les non-croyant.e.s. Ouvrez vos frontières aux migrant.e.s et accueillez-les dans votre société moderne, démocratique, actuellement en paix, afin qu’ils retournent outillé.e.s dans leurs propres pays. Partagez votre expérience d’éducation et de justice et découvrez leurs expériences à eux. Cherchez la paix, le dialogue, moi qui suis né dans un camp palestinien, je peux vous promettre que c’est la seule voie.