La courageuse pasteure Fidèle, féministe africaine engagée !

La courageuse pasteure Fidèle, féministe africaine engagée !


Fidèle est une pasteure méthodiste béninoise, docteure en théologie et sensible aux questions de genre et d’égalité. Elle est investie depuis peu, en Afrique de l’Ouest, dans un programme de discussion et d’échange autour des réalités des personnes homosexuelles. C’est un honneur pour Accueil Radical d’interviewer une pionnière de cette trempe !

 

Joan Charras-Sancho : Fidèle, tu es pasteure dans l’Eglise Protestante Méthodiste du Bénin et tu enseignes aussi à l’Université Protestante d’Afrique de l’Ouest. Peux-tu nous parler un peu de ta mission actuelle à Lomé ?

 

Fidèle Fifamé Houssou Gandonou : Chère Joan, merci beaucoup pour cette opportunité de parler de ma mission au Togo.

En effet, je suis au poste de coordinatrice régionale de l’Association des Conseils Chrétiens et Eglises en Afrique de l’Ouest (ACCEAO) à Lomé au Togo et précisément sur le projet de sécurité alimentaire. Je suis chargée d’identifier des opportunités de lobbying/ plaidoyer et fournir des services de gestion pour la réalisation du projet sur la sécurité alimentaire dans les églises de l’ACCEAO.

En fait, le projet de la campagne pour la sécurité alimentaire est un projet de l’ACCEAO qui vise à encourager la production et la consommation agricole d’où la devise : « Produisez ce que nous mangez, mangez ce vous produisez ».

 

L’accès à la nourriture saine et nutritive  est un droit humain: « Toute personne, en tout temps, devrait avoir l’accès physique et économique à une nourriture suffisante, saine et à des aliments nutritifs pour répondre à ses besoins alimentaires et ses préférences alimentaires pour mener une vie active et saine. » (FAO, le Sommet mondial de l’alimentation, Plan d’action, 1996).

 

L’accès à des aliments nutritifs est une question de justice, et tout ce qui peut l’empêcher doit être dévoilé et dénoncé publiquement par les Eglises.

 

La foi chrétienne nous appelle à l’action contre l’insécurité alimentaire. En référence à Ésaïe 58, 6-7 : « Voici le jeûne auquel je prends plaisir : détache les chaînes de la méchanceté, dénoue les liens de la servitude, renvoie libres les opprimés. Et que l’on rompe toute espèce de joug;  partage ton pain avec celui qui a faim et fais entrer dans ta maison les malheureux sans asile. Si tu vois un homme nu, couvre-le et ne te détourne pas de ton semblable. »

 

L’ACCEAO dans sa campagne pour la sécurité alimentaire travaille avec les ONGs et les Organisations de la Société Civile pour être la voix des sans voix auprès des autorités gouvernementales afin que la souveraineté alimentaire soit respectée. Car l’Evangile ne peut pas être annoncé à des personnes qui sont malnutries et qui sont traitées injustement sur le plan alimentaire.

 

Dans chaque pays, église ou conseil chrétien, il y a un (e) coordinateur/trice national (e) qui assure la bonne réalisation des activités de la campagne en collaboration avec la coordinatrice régionale.

 

Joan Charras-Sancho : Tu as une certaine expérience avec des femmes ayant subi des violences mais aussi avec des personnes homosexuelles persécutées. Qu’as-tu appris à leur contact ?

 

Fidèle Fifamé Houssou Gandonou  : Mon expérience avec les femmes ayant subi des violences date de ma tendre enfance.  Elle a été au fil des jours approfondie par les différentes situations que je rencontre, vis ou qui me sont soumises  ou partagées. La femme de tout temps est persécutée par le système patriarcal qui l’aliène et la dénature.

Le premier choc que j’ai eu, est celui du traitement éducatif que j’ai connu par rapport à mes frères.  J’étais la seule fille parmi les garçons et je sentais tout le poids qui est non seulement était lié à l’exécution des travaux ménagers combinée avec les études mais on m’a aussi toujours rabâché que « ne te considère pas au même titre que tes frères, tu es une fille et si eux m’échappent, toi non ».  Je me sentais opprimée car petite fille entre 11 et 12 ans j’avais déjà la responsabilité de la gestion de la maison : aller au marché, faire le programme des menus, préparer la nourriture, servir la nourriture, prendre soin des frères et sœurs, faire la lessive et réussir à avoir une bonne moyenne à l’école sinon en dessous de dix, c’est la cravache qui t’attend.  En fait, je voyais la condition de la fille/femme pesante. Elle ne vit que pour servir les autres et elle est réduite à des rôles stéréotypés.  En un mot, j’ai vécu une enfance dure de petite fille et j’ai compris que la vie de la femme est une succession de sacrifice où parfois la prétendue liberté qu’elle a est perçue comme « liberté de l’oiseau en cage ».

 

Le deuxième choc, c’est celui du renvoi de la maison d’une femme mariée avec un bébé par son mari. Cette femme avait déjà été abandonnée par ce dernier qui lui avait dit de partir de sa  maison puisqu’il ne  voulait plus d’elle. Celle-ci avait dit que tant qu’il n’avait pas fait sortir ses effets de la maison, elle ne partirait pas malgré que l’argent de popote ( = repas) lui avait été supprimé. Cette femme a enduré beaucoup d’humiliations de la part de son mari, jusqu’au jour où qu’elle s’est vue mise dehors avec ses bagages et un bébé en pleine pluie. Enfant que j’étais, cela m’avait choqué surtout si l’on sait que cette femme avait abandonné son travail parce que ce mari le lui avait demandé.

 

Depuis quelques années mon expérience avec la population clé pour ton livre, les LGBTQ (surtout les femmes) me fait dire que c’est vraiment tragique.

J’ai beaucoup appris avec elles et j’ai compris que la violence s’appelle violence partout. Il faut la vivre pour la connaître et comprendre à quoi cela vous expose. Ces femmes sont incomprises, rejetées et vivent dans la clandestinité.

 

J’ai écouté des expériences atroces qui m’ont amenée à ces questions :

  • Est-ce que le fait que l’autre soit différent·e de moi à cause de son orientation sexuelle devrait être une cause de rejet et de stigmatisation ?
  • Que doit faire l’Eglise pour ces personnes ayant une orientation sexuelle différente afin de les sortir de la clandestinité ?
  • Quel accompagnement peut-on faire pour que l’autre reste un frère, une sœur malgré son orientation sexuelle ?
  • Et si c’était moi ? Comment vais-me sentir ? Que ferais-je ?

 

Il faut dire que je n’ai pas encore une satisfaction totale face à ces questionnements. En revanche, cette pensée de Dietrich Bonhoeffer constitue une référence pour moi dans ma fréquentation avec ces femmes : «  Nous ne tenons pas dans nos mains les destinées de notre prochain, ce qui se trompe, nous ne pouvons pas le maintenir, et ce qui veut mourir, nous ne pouvons pas le maintenir en vie. Mais Dieu, lui unit dans la rupture même, crée la communauté dans la séparation, donne sa grâce à travers le jugement » (De la vie communautaire, 2002)

 

Joan Charras-Sancho : Tu es docteure en théologie et ton doctorat portait justement sur la Bible et les questions de genre. Quelles sont les priorités théologiques actuelles en Afrique de l’Ouest ?

 

Fidèle Fifamé Houssou Gandonou : Ma thèse de doctorat  soutenue à l’Université Protestante d’Afrique Centrale, le vendredi 30 mai 2014 à Yaoundé portait sous le thème: Les fondements éthiques du féminisme. Réflexion à partir du contexte africain,  même titre que j’ai donné au livre publié à Genève en 2016,  disponible sur Globethics.net.

 

L’objet de mon livre n’est pas de faire l’apologie du féminisme en général, encore moins de défendre les excès de certaines manifestations militantes qui s’en réclament, mais de montrer la légitimité, la signification morale, la profondeur éthique du féminisme bien compris. Le but de ce travail est d’amener les Africain·e·s en général, les Béninois·e·s en particulier, hommes et femmes, à reconnaître la motivation profonde et partante, la légitimité du féminisme. L’éthique est la clé de compréhension du féminisme.

 

Partout et dans mon pays, le Bénin, la femme est victime d’une discrimination massive. La domination masculine s’affirme à tous les niveaux. Elle brime, infériorise et aliène le sexe que l’on dit faible.

 

Une certaine lecture de la Bible, la plus répandue partout dans le monde et singulièrement en Afrique, accrédite l’idée de l’infériorité congénitale de la femme par rapport à l’homme. Il faudra donc interroger cette lecture en montrant que d’autres lectures sont possibles, en distinguant soigneusement, dans le texte biblique, l’essentiel et l’accessoire : le noyau substantiel du message chrétien, d’une part, et d’autre part l’enveloppe culturelle dans laquelle il s’exprime.

 

Si ce féminisme n’existait pas, il faudrait l’inventer, Fort heureusement, il existe. Revendication de la dignité féminine, il a joué et joue encore un rôle important dans l’amélioration de la condition des femmes. Quelques pas ont été faits dans ce domaine, quelques succès remportés. Mais il reste encore tant à faire !

 

J’aimerais  évoquer ici l’œuvre d’une féministe américaine d’origine allemande, que j’ai eu un immense plaisir à découvrir et à lire, Elisabeth SCHÜSSLER FIORENZA, professeur de théologie à l’Université Harvard. Elle écrit:

 

Être humain et être chrétien est essentiellement un processus social, historique et culturel. Donc, être une femme chrétienne, c’est sortir peu à peu des structures sociales et historiques concrètes, c’est se libérer peu à peu de l’oppression dont les femmes sont victimes, pour atteindre la transcendance.

 

Vous comprenez avec moi que pour un monde égalitaire et de justice, les priorités théologiques actuelles en Afrique de l’Ouest  doivent se concentrer sur :

  • la situation de la justice et du respect de droits humains et surtout en ce qui concerne les femmes ;
  • la question du salut pour tous et de la prospérité partagée ;
  • le VIH/SIDA et d’autres maladies corollaires ;
  • la migration ;
  • la sécurité alimentaire ;
  • l’équité de genre ;
  • la vie avec l’autre,
  • la réconciliation ;
  • les différentes crises

 

Selon moi, les priorités théologiques aujourd’hui en Afrique doivent intégrer la situation socio-économique et politique des populations.

La mission doit être accompagnée de réflexions éthiques  pouvant aider à la joie de vivre et aux respects des droits humains pour tous et toutes. Elle doit pouvoir amener chaque homme et chaque femme à découvrir la face libératrice et salvatrice de Jésus. Pour ce faire, l’éthique est un chemin incontournable.

 

Joan Charras-Sancho : Femme pasteure, femme de pasteur, mère, chercheuse…comment tes multiples casquettes sont-elles perçues ? Quel est ton message d’encouragement et de soutien pour les femmes dans la même situation ?

 

Fidèle Fifamé Houssou Gandonou   : Oui, c’est bien formulé : « femme avec multiples casquettes ». Comme je l’ai dit plus haut mon éducation de base me permet de me retrouver dans toutes ces charges. Il faut dire que ce n’est pas facile, c’est un combat de tous les jours et de toute la vie. A en croire Mme Célestine ZANOU-WETOHOSSOU, une icône de la politique béninoise : « la condition de la femme est difficile même misérable parce qu’elle est  appelée à travailler deux fois pour compter une fois. »

Ajoutez à cela,  le regard et la critique des uns et des autres, la culture, la tradition et les stéréotypes  qui,  chaque fois, sont là pour vous décourager et vous donner l’envie de raccrocher. Mais, je tiens bon, je rends grâce car toutes les épreuves de ma vie ont été pour moi des opportunités et des occasions de croissance : « Je puis tout par celui qui me fortifie (Phil 4, 13). » Il n’y a pas eu des pleurs mais il aussi et surtout des joies.

 

Chères sœurs, tenez bon ! En avant ! Prenez courage !  Comptez sur Jésus qui nous met debout et méditez davantage  sa parole en agissant chaque fois et toutes les fois. Le bout du tunnel n’est pas encore atteint tant qu’une femme est encore victime du système patriarcal.

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