Frère Richard, de Taizé : « Nous souhaitons pratiquer un accueil large, être un monastère-refuge. »

Frère Richard, de Taizé : « Nous souhaitons pratiquer un accueil large, être un monastère-refuge. »


Frère Benoît est devenu, au bout d’une décennie de visites annuelles ou biannuelles, un ami de la famille. C’est tout naturellement que je lui ai demandé que nous discutions de la théologie de l’accueil de Taizé. C’est alors qu’il m’a fait une surprise digne de la communauté de Taizé ; celle d’envoyer un frère-théologien, un frère féru de protestantisme, le frère Richard, pour discuter d’accueil radical.

Tout sourire, frère Richard m’a exprimé sa joie de passer ce moment d’entretien avec moi, tout en précisant dès le départ que Taizé se trouve toujours sur la crête : lieu d’accueil de toutes et de tous, les attestant.e.s comme les inclusifs, Taizé ne sera jamais récupéré théologiquement.

Et c’est bien cela dont ce monde a aussi besoin : des lieux de refuge et de prière.

Entrez, par ces quelques lignes, dans la démarche de Taizé !

Joan Charras Sancho : Vous savez, frère Richard, cela fait vingt ans maintenant que je viens me ressourcer à Taizé. Etant enfant, mes parents ont divorcé et lorsque mon père s’est mis en couple avec un homme, l’Eglise n’était pas prête à accueillir cette diversité. Depuis toutes ces années, j’ai cherché des modèles d’accueil inconditionnel, en milieu chrétien et francophone. Je crois pouvoir dire, maintenant et avec le recul, que Taizé a été et continue à être, pour moi, une source d’inspiration. Comment réagissez-vous à cette déclaration ?

Frère Richard : (Sourires, instant de réflexion…) Cet été, un colloque a été organisé à l’Institut Protestant de Théologie à Paris, sur la vie monastique et le protestantisme. Danièle Hervieu-Léger a rappelé, dans sa communication, qu’actuellement, dans nos sociétés occidentales, il n’y a que les monastères où l’on puisse être accueilli.e sans décliner son identité (NDLR : pas à Taizé, puisque le cœur de l’accueil concerne des mineurs et des jeunes.) C’est un symbole fort de ce qui est à l’origine de la vie monastique. L’accueil est premier et l’accueil sans jugement. Si une personne est venue et a vécu l’accueil sans jugement, elle peut être réconfortée dans sa confiance que Dieu l’accueille, toujours, et quelle que soit sa situation de vie.

Joan Charras Sancho : L’été 2015, nous sommes venus passer une semaine à Olinda (le lieu pour les familles, à Taizé). Comme il s’agissait de « la semaine des solidarités », nous avons rêvé à voix haute avec Frère Maxime, en évoquant l’accueil, dans le futur, de familles homoparentales. Suite à cela, une famille nous a raconté qu’un accueil de ce type avait déjà eu lieu, à l’été 2014, puisque l’un des deux parents avait transitionné entre deux séjours. Bien que certaines familles de l’Est aient été choquées, les frères ont refusé de les renvoyer en cours de séjour et ont expliqué aux familles choquées que cette famille était une habituée de Taizé, avant la transition de l’un des parents. Et que l’accueil primait, dans ce cas précis.

Frère Richard : C’est bien que vous parliez de « cas précis ». Chaque histoire est particulière et avec notre souhait d’accueil large, plein d’histoires singulières peuvent arriver. Parfois, nous ne sommes pas au courant, nous ne posons pas de questions, et nous gérons des situations au cas par cas, en prenant en compte le contexte. Lorsque nous sommes dans une situation de visibilité, cela implique tous les gens autour. Une histoire dans la Bible montre cette complexité, c’est celle de l’incident d’Antioche dans l’épître aux Galates. Pierre avait accepté de manger avec les non-juifs, puis il se retire progressivement quand il constate que c’est un sujet fort de discorde. C’est alors que Paul le prend à partie et l’interpelle : « comment as-tu pu revenir en arrière ! » Parfois, il n’y a pas de solution, comme à ce moment à Antioche où Pierre ne semble pas avoir pu se ranger aux arguments de Paul en faveur d’une communion de table entre tous. Nous devons accepter que la vie soit comme elle est.

Joan Charras Sancho : A ce sujet, je suis impressionnée. Je sais bien qu’à Taizé, la règle, c’est la règle. Vous auriez pu décider que la règle, c’est que seules les familles « classiques » sont admises, ou bien que la règle, c’est que seuls les couples mariés hétérosexuels sont accueillis.

Frère Richard : Nous avons des règles de vie pour que ce lieu reste un lieu de prière, un lieu monastique. Elles sont nécessaires pour que des milliers de gens vivent ensemble, au même endroit. Mais nous sommes aussi ancrés dans cette tradition d’accueil inconditionnel/radical, car nous sommes un monastère, un lieu de refuge.

D’ailleurs, et c’est très important de le comprendre, nous n’avons pas de charge pastorale. C’est ce qui nous permet d’agir ainsi. On ne pose pas de questions, c’est fondamental pour nous et ça va dans la ligne droite de la justification par la foi. Les différences entre les fidèles et les infidèles, les esclaves et les maîtres, toute ces différences sont abolies, en Christ. C’est la radicalité de la foi qui prime sur la Loi.

Mais nous croyons aussi que nous vivons dans un monde qui a besoin de règles. Le problème se situe lorsque ces règles se placent au même niveau que la règle de foi, que la justification par la foi. Concrètement, je pense qu’il peut être juste voire judicieux de poser des règles pour éviter, au moins temporairement, qu’au nom de l’inclusivité, ne s’instaurent encore des exclusions ou des divisions.

Comment être inclusif sans être excluant ? Ou, en termes bibliques : Paul dit que tu as le droit de manger ce que tu veux. Mais si pour un aliment tu fais tomber ta sœur/ton frère, est-ce que ce n’est pas son Salut en Christ que tu mets en péril ?

Joan Charras Sancho : Un jour, Jean-Michel, le prieur de la Communion Béthanie, a rencontré Frère Alois et lui a expliqué ce qu’est la CB, c’est à dire une communauté de prière non-résidentielle, par et pour les personnes LGBTI. Frère Alois l’a assuré que cette initiative serait portée par la prière, régulièrement, par les frères.

Est-ce que ça signifie que tous les couples homosexuels, toutes les personnes transgenres sont les bienvenus, sans aucune réserve ?

Frère Richard : Nous voulons vivre cet accueil radical. A l’heure actuelle, nous pensons que concrètement, un tel accueil demande que les personnes concernées acceptent, le temps qu’il le faudra, une certaine discrétion. Tout dépend bien évidemment du contexte, du moment de l’année. Certaines semaines de l’année, à Taizé, sont délibérément internationales. En plus de ne pas être de la même confession chrétienne, les personnes qui viennent ici ont des cultures très différentes. Nous devons veiller à ce que chacun.e trouve sa place. Dans notre cas, en tant que communauté monastique, ce ne serait donc pas une question de principe, de doctrine, mais une question de tact.

Joan Charras Sancho : Est-ce que je peux déclarer que vous êtes une communauté chrétienne inclusive ?

Frère Richard : (Silence. Sourires.) C’est peut-être un peu osé d’appeler inclusive une communauté monastique composée exclusivement d’hommes ! Plus sérieusement, nous ne sommes pas une autorité d’Eglise mais nous sommes là pour écouter, discerner, accompagner. Nous ne souhaitons pas développer une théologie de Taizé, d’ailleurs, nous aimons à rappeler qu’il n’y a pas de « secret de Taizé ». Nous répondons à notre appel spécifique, celui de l’unité des chrétien.ne.s et, pour nous, cela ne consiste pas à faire des déclarations publiques d’inclusivité mais d’être un monastère ouvert à toutes et à tous. Se déclarer de telle ou telle théologie, c’est un risque que nous essayons d’éviter depuis toujours, pour une raison simple : avoir une théologie figée, c’est recréer des barrières. Notre appel est bien trop radical pour cela !

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