« Évitons l’amalgame entre inceste et homosexualité », de la pédiatre et théologienne Joëlle Nicolas Randegger

« Évitons l’amalgame entre inceste et homosexualité », de la pédiatre et théologienne Joëlle Nicolas Randegger


Joëlle Nicolas Randegger est une protestante, réformée, engagée dans la cause du droit des enfants et des droits humains en général. Elle est une femme de paroles et d’actes, elle qui a beaucoup travaillé en Afrique en tant que pédiatre. L’année passée, elle a résumé dans un petit livre « Le mariage dans tous ses ébats » tous les échanges qu’elle a pu avoir, au cours du débat interne de l’EPUdF, avec ses ami.e.s opposé.e.s à la bénédiction des couples mariés de même sexe, pour certain.e.s devenu.e.s des Attestant.e.s. « J’ai plusieurs ami.e.s Attestant.e.s, ça s’est fait ainsi et c’est très bien ! », me dit-elle, « mais j’ai été choquée que le pasteur Gilles Boucomont, pourtant connu pour son engagement contre l’homophobie, mette pratiquement sur le même plan l’inceste, l’homosexualité et l’adultère, au cours d’une émission de radio. »

Merci à elle pour sa (saine) réaction, qui doit nous permettre, loin des désaccords inter-personnels, à être vigilants, les un.e.s pour les autres, quant aux mots employés dans les médias et qui engagent tout le corps du Christ.

« Évitons l’amalgame entre inceste et homosexualité »

Je viens d’écouter l’émission de France Culture consacrée au sujet qui semble diviser notre Église depuis le dernier synode : la bénédiction des couples mariés de même sexe. Je ne peux que réagir, en tant que pédiatre d’abord, lectrice assidue de la Bible ensuite, à la comparaison épineuse faite entre l’inceste ou l’adultère et l’homosexualité, au nom d’une forme de « fidélité à l’Écriture ». Cette comparaison s’appuie sur le fait que dans le chapitre 20 du livre du Lévitique, ces pratiques sexuelles, jugées contraires à la volonté divine, sont condamnées au point de pouvoir entraîner la mise à mort.

S’en référer à la Bible… en la contextualisant

De fait, la raison donnée à ces interdits est la préservation de la pureté du peuple hébreu face aux autres nations habitant la même terre (verset 25). Des règles de pureté analogues s’appliquaient aussi à l’alimentation, au contact avec le sang et avec les morts. Tout ceci dans le contexte d’un Moyen Orient dominé par de grandes puissances polythéistes et « impures », devant lesquels le peuple hébreu ne pesait pas plus qu’un fétu de paille… Pouvons-nous, 2700 ans plus tard, lire ces textes de la même façon et obéir aux mêmes catégories de pensée sous prétexte qu’elles seraient Parole de Dieu pour nous, disciples de Jésus dont le seul commandement se résume à ce mot : « Aimez ! » ?

L’importance de l’apport des sciences humaines pour mieux appréhender ces questions

Outre le fait que nous avons aboli la peine de mort au nom d’un autre grand interdit biblique, celui de tuer, comment pouvons-nous ignorer l’apport des sciences humaines, de la psychologie des profondeurs, de la médecine, de l’anthropologie et de la sociologie ? Ces apports éclairent à frais nouveaux les orientations et pratiques sexuelles dans leur diversité et nous permettent, à l’aide d’outils objectifs, d’évaluer les conséquences mortifères de certaines d’entre elles ou au contraire d’en réhabiliter d’autres.

Éviter les amalgames… mortifères

Laisser entendre que l’inceste entre son père et sa fille pourrait être perçu par ces derniers comme bon pour eux, à la même mesure qu’un couple d’hommes ou de femmes se dirait épanoui, met sur le même pied deux réalités distinctes. Si dans sa passion ou son déni, le père incestueux est souvent persuadé de vivre un véritable amour, sans avoir conscience de l’emprise qu’il a sur son enfant, l’inceste provoque chez la victime, fille ou garçon, un fracas existentiel irrémédiable, source de troubles psychiques et physiques profonds et durables, pouvant aboutir à une mort relationnelle et sociale (un récent fait-divers l’illustre de façon évidente ). Hélas, la comparaison ne s’arrête pas là dans l’émission car l’adultère est aussi amalgamé au reste, induisant une forme de parallèle entre le fait de bénir une trahison (un adultère) et un mensonge (un couple homosexuel). En réalité, le mensonge n’est pas là où il est décrit : le mensonge fait partie intégrante de l’adultère mais pas du couple homosexuel qui demande une bénédiction. Les membres d’un couple homosexuel ne mentent pas puisqu’ils désirent vivre ouvertement, dans la vérité,  leur foi et leur amour même si cela peut décevoir  des tiers. Et comment le pasteur qui transmet cette bénédiction peut-il mentir alors que son Eglise a discerné en synode qu’il pouvait le faire ? J’entends qu’une réticence soit exprimée au nom du non respect de la différence homme femme, sacralisée en tant que fondement de l’humanité dans la plupart des religions et dans certains courants de la psychanalyse. Mais on ne peut pas  taxer de « mensonge », c’est à dire d’oeuvre diabolique, un geste qui appelle la bénédiction de Dieu sur un couple, reconnu par la loi civile et accueilli dans notre Eglise !

La trahison de l’adultère est de son côté, toujours génératrice de souffrance chez le conjoint délaissé et chez les enfants du couple disloqué. Cette souffrance est d’autant plus destructrice que l’adultère est aujourd’hui banalisé et que ses conséquences sont sous-estimées dans notre société si permissive… Comment comparer les souffrances infligées à des victimes où la responsabilité de celui ou celle qui les provoquent est entière, à la volonté de deux adultes homosexuels de vivre une relation d’amour sincère et durable ?

L’homosexualité n’est pas un choix

Ces mêmes sciences – et l’écoute empathique des personnes concernées – nous ont appris que l’homosexualité ne relève pas de la catégorie du choix existentiel et donc de la responsabilité. Elle s’impose à la personne à un moment plus ou moins précoce de sa vie et provoque même parfois chez elle un profond mal-être, celui de la conscience d’être différent de la majorité et d’être incapable de vivre autrement. Souffrance exacerbée par le rejet, l’exclusion dont ces personnes sont victimes depuis la nuit des temps allant jusqu’à leur condamnation à mort, sanction encore en vigueur dans de nombreux pays ! Depuis quelques décennies, beaucoup ont pris conscience de l’injustice et de l’horreur de cette discrimination. La lutte s’est organisée pour demander le respect, l’accueil et la considération dus à n’importe quel autre être humain. La société a évolué dans ce sens et c’est tant mieux. Les personnes homosexuelles qui ont choisi de vivre leur foi à l’intérieur d’une communauté chrétienne, demandent aussi la même bénédiction, geste liturgique qui accompagne, soutient et engage, au même titre que tous les autres couples désireux de vivre dans l’amour, la fidélité, l’épanouissement et la créativité voulus par Dieu.

Souffrances provoquées d’un côté par l’incestueux et l’infidèle, souffrances subies de l’autre par les homosexuels rejetés et exclus. Quoi de comparable ? Le seul point commun est la présence « de responsables/coupables » et de victimes dans les trois situations. N’est-ce pas notre devoir d’accueillir ces dernières sans jugement ni restriction et les accompagner vers la restauration, tandis que les premiers doivent être amenés à la repentance et à la conversion ?

Edit your profile or check this video to know more

Un article qui pourraît vous intéresser...

A propos

L'accueil radical

L'accueil radical

Comment accueillir de bonne foi les personnes LGBT ? Ce site internet s’adresse autant aux personnes concernées dans leur vécu, qu’aux agents pastoraux et aux théologiens soucieux de mieux comprendre un domaine encore peu accessible en francophonie.

Réseau social

Flyer

Flyer