Elian Cuvillier, un pasteur et bibliste « artisan de communion ».

Elian Cuvillier, un pasteur et bibliste « artisan de communion ».


Elian Cuvillier est professeur de Nouveau Testament à l’Institut Protestant de Théologie de la Faculté de Montpellier.

Lors de notre première rencontre, deux choses m’ont frappé : il m’a parlé comme un « bon pasteur » parle, c’est-à-dire avec franchise et bienveillance et il le fait avec un bel accent chantant du Sud et des petites plaisanteries qui facilitent les échanges.

Lorsque je lui ai demandé de participer à notre ouvrage collectif, il m’a mise en garde: « N’oublie pas que je ne suis pas un pasteur inclusiviste ( !), moi, mais un néo-testamentaire. En plus, bong (le fameux accent !), Ansaldi a été marquant pour ma formation… »
C’est donc avec une forme d’impartialité (voire d’indifférence !) concernant les orientations sexuelles, secondes pour lui, qu’Elian participe à ce projet et exprime son opinion.

Joan Charras Sancho : Pourquoi as-tu accepté de contribuer à cet ouvrage collectif sur l’accueil radical ?
Elian Cuvillier : Contribuer à ce collectif constituait pour moi un défi : en tant qu’exégète du Nouveau Testament, il s’agissait de revisiter Paul et d’essayer de tordre le cou aux caricatures habituelles qui sont faites de lui jusque dans les églises (sexiste, macho, homophobe etc.). Depuis de longues années je suis convaincu qu’il faut réinterroger Paul sur ses propres fondements idéologiques, sur les représentations qui sous tendent certaines de ses affirmations. J’ai donc cherché à montrer comment sa rencontre avec la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ l’a conduit à déconstruire — parfois à son insu et contre son gré — certaines de ses convictions héritées de sa propre culture. Quand on veut bien prendre au sérieux certaines de ses affirmations les plus fondamentales (« Ni masculin, ni féminin » de Ga 3,28 en particulier), on est frappé de voir combien elles interrogent les structures anthropologiques à partir desquelles nous pensons notre rapport au monde. Non pas que ces structures soient mauvaises, ringardes ou inutiles. Simplement Paul nous rappelle qu’il y a une autre dimension de l’existence humaine, qui est première par rapport à ces structures dites « fondamentales », celle du sujet humain dans sa relation singulière à Dieu, à lui-même et aux autres. Du coup, cela nous rappelle que nos représentations sur ce qu’est l’homme ou la femme sont les produits d’une culture donnée : nous ne pouvons certes pas nous en passer — et chaque culture et/ou chaque période de l’histoire en produit nécessairement plusieurs — mais nous ne devons pas penser qu’elles sont immuables. Elles évoluent, se déplacent, se modifient selon les époques et les lieux. Elles ne sont certes pas secondaires mais certainement secondes. Ce qui est premier et intouchable, c’est la singularité du sujet humain comme être de langage et de désir.

Joan Charras Sancho : Au même moment (mai-juin 2015), tu as été interpellé à plusieurs reprises concernant la possibilité laissée aux pasteurs de bénir des couples mariés de même sexe. Comment as-tu réagi, en tant que pasteur, croyant, prof de NT et qu’as-tu appris de ces expériences ?
Elian Cuvillier : Il est vrai que je m’étais tenu volontairement à l’écart des débats synodaux autour de la bénédiction. Comme spécialiste du NT, au début des années 2000, j’avais contribué aux premiers débats autour de la place de la personne homosexuelle dans l’église. Mais là j’avoue que j’étais — peut-être par « prudence » — resté en retrait. Et puis cela m’a rejoint après le synode de l’EPUdF de 2015, lorsqu’un collègue évangélique m’a demandé de ne plus intervenir dans un rassemblement interconfessionnel protestant au motif que j’étais membre d’une église qui bénissait les couples homosexuels. Je me suis alors vu devant la nécessité de clarifier, d’abord pour moi-même et ensuite pour mon interlocuteur, pourquoi je considérais que l’EPUdF était une église, ni plus ni moins que les autres églises, fidèle à l’Évangile. D’où l’ouvrage « Bénir les couples homosexuels ? Les enjeux d’un débat entre protestants » où, avec un collègue qui s’oppose à la décision de L’EPUdF, nous discutons sans détour mais dans le plus grand respect des différences — parfois radicales — qui nous opposent.

Joan Charras Sancho : 2016 est l’année du premier congrès fondateur des attestant.e.s. mais aussi de la sanction de la Communion Anglicane envers les épiscopaliens. Quels sont les enjeux herméneutiques et ecclésiaux que tu discernes dans ces situations ?
Elian Cuvillier : Je pense que la décision du Synode de l’EPUdF va bien au-delà de la question de la bénédiction des couples de même sexe. Cela ouvre sur la question de notre rapport aux Écritures, de notre compréhension de ce qu’est la « vérité », de ce que nous appelons la communion et de ce que nous pensons être le cœur de la Bonne Nouvelle. Au fond, il s’agit toujours et encore de réfléchir à la façon dont nous articulons les trois piliers fondamentaux de la foi chrétienne que j’appelle les trois « E » : l’Expérience, l’Eglise et l’Ecriture. Ces trois éléments doivent toujours être unis les uns aux autres faute de quoi la foi chrétienne s’en trouve déséquilibrée. Si l’Expérience spirituelle du croyant, isolée de l’Eglise et de l’Ecriture, devient le seul critère autour duquel s’organise la foi, le risque est alors l’hypertrophie d’un « moi » souverain et envahissant dont Blaise Pascal disait qu’il est haïssable car il « voudrait être le tyran de tous les autres » (Pensées 455). Si l’Église, comme lieu où se transmettent les différentes manières de rendre compte du contenu de la foi chrétienne, est isolée de l’expérience vivante du croyant ou des Écritures qui régulent l’une et l’autre, le risque est soit la fossilisation de la foi, soit la dérive doctrinaire ou institutionnelle. Si les Écritures fonctionnent toutes seules, comme dans une certaine compréhension dévoyée du Sola Scriptura, par exemple quand elles sont séparées des autres soli de la Réforme (Sola Fide, Solo Christo, Sola Gratia et Soli Deo Gloria), c’est alors le risque, malheureusement bien connue en protestantisme, du fondamentalisme.

Joan Charras Sancho : Qu’aurais-tu à dire aux personnes inquiètes de cette reconnaissance faite aux personnes LGBTI et que dirais-tu aux personnes LGBTI ?
Elian Cuvillier : Il est difficile de s’adresser à des « personnes » même si elles semblent partager les mêmes convictions ou les mêmes peurs. C’est toujours à un individu que j’essaie de parler. Non pas pour essayer de le convaincre mais simplement pour témoigner de la confiance qui est la mienne : ce qui s’est passé au synode de l’EPUdF en 2015, ce n’est pas le reniement de la foi chrétienne ou la trahison du principe de l’autorité des Écritures. C’est au contraire l’essai — imparfait comme tout ce que nous tentons ! — de rester fidèle à la Bonne Nouvelle de Jésus-Christ qui consiste à accueillir chacun dans sa différence, son parcours plus ou moins complexe. Il faudra du temps pour comprendre que ce qui s’est passé n’est qu’une actualisation de plus de l’Évangile dans un contexte culturel et social nouveau. Ce n’est ni mieux ni pire qu’hier. C’est simplement différent. Ce qui ne change pas c’est la Bonne Nouvelle. Ni l’obéissance à un modèle de conjugalité traditionnel ni l’adoption de nouvelles formes de conjugalité devenues aujourd’hui acceptables pour une société donnée dans un temps et un espace donnés ne peuvent se réclamer de l’Évangile pour justifier leurs revendications respectives. L’Évangile n’approuve pas un modèle social contre un autre ou réciproquement. C’est de l’humain.e que l’Évangile se préoccupe et s’il l’accueille inconditionnellement c’est au prix d’une contestation des « idoles » que chacun.e se construit pour entretenir l’illusion de la transparence de ses sentiments et de ses choix. Nos orientations sexuelles traduisent, souvent à notre insu, la façon dont nous tentons plus ou moins facilement de vivre nos difficultés relationnelles, avec nous-mêmes et avec les autres. Ces orientations sexuelles ne sont donc pas transparentes en ce qu’elles ne disent rien d’essentiel de ce qui nous constitue. Elles ne montrent de nous qu’une image et non la vérité de notre être. Dieu ne « bénit » ni l’hétérosexualité, ni l’homosexualité, ni la transsexualité, ni la bisexualité, ni l’abstinence, ni le célibat. Dieu « bénit » un sujet humain, avec ce que son orientation sexuelle, quelle qu’elle soit, traduit de sa fragilité native, et malgré ce que la « puissance du péché » (1 Co 15,56) est venue aliéner en lui. Pour le dire avec les mots de Kierkegaard, il importe de ne pas oublier que « celui qui est entré vraiment en relation avec Dieu se fait immédiatement remarquer à ceci : il boite » (Prière et fragments sur la prière, Bazoches-en-Pareds, 1937, p. 48). Or, le Dieu de Jésus-Christ n’aime rien tant que les boiteux !

En bonus, voici une liste avec des articles, des publications et même des vidéos en lien avec la communion, les conflits dans l’Église des premiers temps et Paul, du professeur Elian Cuvillier.

Bénir les couples homosexuels ? Enjeux du débat entre protestants, en coll. avec Charles NICOLAS, Lyon, Olivétan, 2015.
– « L’évangile paulinien et les codes culturels de son temps : une tension féconde », dans Yvan BOURQUIN – Joan CHARRAS SANCHO, L’accueil radical. Ressources pour une Église inclusive, Genève, Labor et Fides, 2015, p. 99-119.
– « Puissance de la faiblesse divine. Relire 1 Co 1,18-25 en compagnie de John Caputo », ETR 90 (2015), p. 399-416.
– « « Différences fondatrices » ou « refondation messianique » : de quoi Paul est-il le nom ? », RSR 102 (2014), p. 265-275.
– « Paul, l’apôtre des conflits », Information Évangélisation, 6 (2002), p. 11-19.
– « Le jugement sur l’homosexualité dans le Nouveau Testament : entre radicalisation et déplacement », dans Église et Homosexualité. Annexe 1 : « Pour aller plus loin dans l’approche biblique, document de travail du Conseil Permanent Luthéro-Réformée, publication électronique, 1999 : http://www.protestants.org/index.php?id=31265#c31577

La plupart de ces publications — et d’autres encore — sont consultables et téléchargeables sur :
https://univ-montp3.academia.edu/ElianCuvillier/Papers
De même que l’on peut trouver quelques unes de mes interventions sur le texte biblique ou quelques unes de mes prédications sur :
https://www.youtube.com/results?search_query=Elian+Cuvillier

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