Christophe Chalamet, pour une systématique qui refuse l’exclusion!
Professeur de systématique à l’Université de Genève, Christophe est aussi passionnément attaché à l’annonce de l’Evangile, que ce soit dans les Eglises ou les communautés religieuses. Ses années passées en dehors de Genève, que ce soit à Taizé ou aux Etats-Unis lui ont donné envie de conjuguer réflexion théorique fine et application pratique – ecclésiologique comme on dit dans le jargon !
Discuter avec un professeur de cette trempe, c’est accepter que l’échange soit dense et franc et c’est dans la continuité de cette démarche que Christophe a souhaité programmer une table-ronde autour des enjeux que représente l’Accueil radical pour nos Eglises, aujourd’hui.
Offrez-vous un moment de systématique stimulante et lisez cet interview !
Joan Charras-Sancho : Christophe, tu enseignes la systématique. Quels sont tes axes de recherche actuels et comment crées-tu des ponts avec les enjeux contemporains ?
Christophe Chalamet : La réponse à cette question dépend de la manière dont on perçoit les enjeux contemporains, qui sont en fait divers et variés ! L’un des enjeux qui m’intéressent n’est autre que la transmission de l’Evangile – transmission devenue très difficile ces dernières décennies, au point où on peut dire qu’elle ne se fait que rarement désormais. Mais avant de se poser la question de la transmission de la foi, il faut se demander ce qu’est la foi, tant comme acte que comme « contenu » (ce que la foi ou le croyant croit). Autre pan de mon travail : chercher à voir comment, à partir de la foi, on peut s’orienter dans le monde contemporain traversé par des peurs profondes (peur de l’autre) et par des résurgences d’options politiques populistes et extrémistes.
Joan Charras-Sancho : Tu diriges l’IRSE et, dans ce cadre, tu as souhaité organiser une table-ronde concernant les enjeux de l’Accueil Radical. Comment as-tu vécu ce moment et qu’en retiens-tu, d’un point de vue systématique ?
Christophe Chalamet : J’ai été très intéressé par la table-ronde qui a récemment eu lieu à la Faculté de théologie de l’Université de Genève. Il peut arriver que ces thématiques donnent lieu à des discours convenus sur la nécessité de l’accueil, de l’ouverture à l’autre. Les interventions et les discussions, ce soir-là, ont évité cet écueil, notamment en posant la question des éventuelles « limites » de l’accueil, même de celui qui se veut « radical ». Peut-on tout accueillir, dans nos communautés d’Eglise ? Y a-t-il quelque chose qui résiste à l’appel, qui vient tout droit de l’Evangile et des Ecritures, de pratiquer l’accueil ? C’est une autre manière de poser la vieille question (question toujours d’actualité) de la tolérance (ou non) de l’intolérance et de l’intolérable. J’ai tout à fait consonné avec la perspective des intervenants, pour qui l’accueil, en christianisme, découle d’une certaine idée de Dieu. J’en suis convaincu : l’éthique chrétienne, dans bien des cas, s’enracine dans le théo-logique (dans le discours sur Dieu).
Joan Charras-Sancho : Certains te voient assez traditionnel. Pourtant, lors d’un échange privé, tu m’as dit ne pas comprendre les mouvements, dans l’Eglise, qui refusent la pluralité théologique, dont le choix de pratiquer l’accueil inconditionnel avec tout ce que ça comprend. Comment décrirais-tu ta ligne théologique et comment pourrait-elle être davantage développée dans l’Eglise ?
Christophe Chalamet : Ma ligne théologique peut en effet avoir de quoi désarçonner celles et ceux qui plaident pour un christianisme non-trinitaire (de type « unitarien »), centré sur le message éthique du Jésus historique et donc en rupture avec la christologie paulinienne (et la christologie pascale), méfiant de tous les « dogmes » et de toutes les « traditions » quels qu’ils soient (et qui ne se rendent pas compte qu’ils ont, ainsi, érigé leur propre dogme !). Sans être féru d’orthodoxies diverses et variées – la théologie systématique sera contemporaine ou ne sera pas –, je ne partage pas ce type de libéralisme théologique. À mes yeux il y a toujours de la « tradition » en théologie – on n’y échappe pas – et la théologie doit se mettre à l’écoute non seulement du témoignage biblique dans sa polyphonie, y compris ce qui nous y rebutte (christologie haute, par ex., ou aspects trinitaires qui pointent – selon ma lecture – dans le Nouveau Testament), mais aussi de toute l’interprétation de la Bible qui constitue, de fait, la « tradition » chrétienne dans sa diversité. Je suis quelqu’un de marqué par Karl Barth, qu’on a parfois accusé (à tort selon moi) de « néo-orthodoxie », mais aussi par Bultmann, Schleiermacher, Ritschl, les réformateurs du 16e siècle, le « Christianisme social » et divers penseurs et courants contemporains (par ex. Sarah Coakley, Kathryn Tanner, Rowan Williams, Eberhard Jüngel), y compris la théologie féministe et la théologie de la libération. Mais on est toujours le « conservateur » de quelqu’un, n’est-ce pas ? Si on regarde bien, on trouve toujours plus « traditionnel » ou « progressiste » que soi ! Pour faire court : on peut prendre au sérieux des questions « doctrinales » (osons le mot !) anciennes, et même continuer de penser que la médiation du Christ diffère de toutes les autres médiations dans l’histoire de l’humanité (contre un certain pluralisme théologique qui nivelle tout), tout en cherchant à éviter diverses formes d’exclusion et d’exclusivisme. Les deux ne sont pas incompatibles, au contraire ! C’est parce qu’on reste centré sur la figure du Christ (et de l’Esprit) qu’on ne peut pas être dans une posture d’exclusion. Comme le disait Yvan Bourquin lors de la table-ronde à Genève : l’accueil radical s’enracine dans l’accueil que Dieu prodigue et que Dieu « est » dans son être même (et revoilà la spéculation, dirons certains !).
Joan Charras-Sancho : Tu as prévu d’éditer un livre chez Labor&Fides. Peux-tu nous en parler ?
Christophe Chalamet : Je publie fin octobre un livre qui s’intitule Une voie infiniment supérieure. Essai sur la foi, l’espérance et l’amour. Ce projet a beaucoup à voir avec ma réponse à la 1e question ci-dessus sur la « transmission » et sur le sens de la foi et de l’Evangile. Que l’on se dise chrétien ou non, il me paraît important, si on est adulte, de savoir ce en quoi l’on croit, ou alors ce que l’on juge dépassé, périmé ou proprement « in-croyable ». Et donc cet ouvrage s’adresse aux chrétiens (pratiquants ou non, distanciés de l’Eglise ou non) comme aussi à « Monsieur » et « Madame » tout le monde qui se poserait encore la question de savoir ce signifie, au juste, la « foi chrétienne ». C’est un livre que j’ai voulu accessible (j’espère y être parvenu, mais je me leurre peut-être), nourri de nombreuses lectures de théologiennes et théologiens récents et anciens. En gros : je cherche à penser la foi (ou plutôt la confiance), l’espérance et l’amour comme autant de réponses humaines, fragiles, imbriquées les unes dans les autres, à la fidélité, la justice et l’amour de Dieu (fidélité, justice et amour que contredit bien souvent notre expérience dans le monde).