Anne-Sophie, pèlerine musulmane et progressiste

Anne-Sophie, pèlerine musulmane et progressiste


Anne-Sophie Monsinay (nom d’emprunt du fait de ses responsabilités professionnelles) est une jeune femme pleine d’humour et de ressources. Atypique, elle aime toutes les formes de dialogue qui lui font découvrir d’autres facettes des religions. Passionnée de musique et de lecture sacrées, elle vit sa foi au travers du voyage et du pèlerinage. Pratiquante, elle oeuvre pour faire vivre des espaces de prière et de réflexion safes, inclusifs et féministes. C’est un honneur pour notre site d’avoir son interview.

Joan Charras-Sancho : Anne-Sophie, peux-tu nous parler un peu de ton parcours de foi?

Anne-Sophie Monsinay : Issue d’une famille culturellement catholique mais non pratiquante, j’ai rejeté la religion au début de l’adolescence, n’y trouvant pas de réponses satisfaisantes face à la rationalité et les connaissances scientifiques. Je me considérais alors athée et voyais les religions comme des superstitions. A 18 ans, lorsque j’ai quitté le foyer familial pour faire mes études, j’ai rencontré un chrétien évangélique, lui même converti à cette religion. Nous avons échangé sur l’existence de Dieu et j’ai commencé à lire les Evangiles. J’ai alors très vite été « prise en main » par Dieu, j’avais beaucoup de signes, des réponses à mes questions, par l’intermédiaire des textes ou des signes extérieurs. Cela m’intriguait mais ne suffisait pas à me donner la certitude de l’existence de Dieu. Cette brève période agnostique était pour moi assez inconfortable, j’avais besoin de savoir, de comprendre. J’ai donc commencé à m’adresser à Dieu et à faire mes premières prières en demandant à Dieu de Se révéler à moi et de Se manifester s’Il existait. Un mois après, j’ai eu ma première expérience mystique : lors d’une prière, j’ai ressenti très fortement la Présence de Dieu en moi et autour de moi. Cette présence se manifestait par un Amour extrêmement puissant et inconditionnel. Depuis ce jour, je suis sûre de Son existence. Suite à cette expérience, est née en moi une soif immense de connaître ce Dieu que j’avais senti si fortement. J’ai poursuivi ma quête en continuant la lecture de la Bible, qui avait depuis une saveur nouvelle. J’ai fait à ce moment une première conversion au christianisme. C’était une conversion de cœur, je reconnaissais la Bible comme Parole de Dieu mais je n’ai pas souhaité faire de baptême, je ne me sentais pas prête à cela et j’ai compris plus tard pourquoi.

J’ai fréquenté un groupe de jeunes chrétiens évangéliques et j’ai eu, par l’intermédiaire de ce groupe, l’occasion de faire diverses rencontres avec des personnes d’autres confessions religieuses et notamment des musulman·e·s. A ce moment là, je n’avais aucune connaissance de l’islam et je pensais que Jésus pour les musulmans n’était qu’un prophète. J’ai alors appris que le Coran le qualifiait également de Messie, Parole de Dieu et Esprit de Dieu. Cela m’a fortement interpellé car ce sont les mêmes termes qui lui sont attribués dans la Bible. J’ai souhaité lire le Coran et me suis convertie à l’islam suite à cette lecture car il était pour moi évident que le Coran était la suite de la Bible. Dans le Coran, Dieu nous invite à réfléchir par nous-mêmes, à raisonner par nous-mêmes, à étudier la science et sa création. Ayant une relation très personnelles et individuelle avec Dieu, cet aspect faisait fortement écho en moi. Le deuxième point qui m’a convaincu, est le fait que Dieu invite les musulman·e·s à lire et à croire aux révélations antérieures c’est-à-dire la Torah, les Psaumes et les Evangiles, et que le Coran se place comme la suite de ces révélations. En outre, Dieu ne prive pas de son salut les autres communautés monothéistes. Je pense que ce deuxième point a été un élément central dans ma conversion à l’islam car il m’a permis de voir dans ce Livre Saint la suite de la Bible. Ma première lecture du Coran était principalement centrée sur Jésus. Je cherchais à faire le lien avec les Evangiles. Je l’ai reconnu comme Parole de Dieu car j’ai pu trouver une cohérence complète entre les deux textes.

Très vite après ma conversion à l’islam, je me suis dirigée vers le soufisme que j’ai d’abord découvert par des lectures avec notamment Ibn Arabi, Rumi, Shams de Tabriz ou Rabia Al Adawiya. Le soufisme était pour moi une évidence. Dès ma conversion au christianisme, j’ai de suite eu une relation directe avec Dieu. J’ai constamment gardé cette spiritualité au coeur de ma pratique et de ma foi. Ma quête religieuse a donc toujours été spirituelle. Je cherchais Dieu et non pas un mode de vie ou des valeurs. Par conséquent, lorsque j’ai découvert le Coran, j’étais orientée vers cette même quête du divin. Le soufisme n’était que la théorisation de ce que j’avais aperçu lors de ma première lecture coranique et de la relation que j’avais avec Dieu.

Quelques années plus tard, je me suis intéressée aux pratiques soufies. J’ai commencé à faire des invocations soufies d’abord seule puis en groupe. La relation d’Amour duelle entre le Créateur et sa créature que j’avais alors avec Dieu s’est transformée avec le temps, lorsque j’ai compris que l’on pouvait aller beaucoup plus loin et arriver à une véritable fusion entre Créateur et créature qui ne forment qu’un Tout. Les religions et les pratiques spirituelles sont des outils que Dieu nous donne pour arriver à développer en nous les qualités divines décrites dans les textes saints et dont les prophètes sont l’incarnation. Je poursuis aujourd’hui mon cheminement avec cette volonté de me rapprocher de Dieu et de Lui ressembler pour faire émerger en moi cet état d’Amour divin et le transmettre.

Joan Charras-Sancho : Tu es actuellement responsable de la page facebook « Repenser l’Islam avec Abdennour Bidar« . Comment décrirais-tu sa pensée et que nous recommandes-tu de lire en premier?

Anne-Sophie Monsinay : La pensée d’Abdennour Bidar a évolué à travers ses différents ouvrages qui abordent différentes thématiques. Il m’est difficile de parler en son nom car la perception que j’ai de sa pensée n’est pas forcément ce qu’elle est réellement et il serait bien plus à même de répondre à cette question. Ceci dit, la création de ce groupe facebook a pris sens pour moi car je me suis reconnue dans ses ouvrages. Nos parcours sont différents mais nous sommes arrivés aux mêmes conclusions sur un certains nombres de points en lien avec l’islam. Abdennour Bidar souhaite repenser l’islam en tant que spiritualité en allant au delà du modèle traditionnel. Il considère que les musulman·e·s doivent retrouver une véritable autonomie et liberté dans leur vie spirituelle, aussi bien dans l’interprétation du Coran que dans leur choix de pratiques religieuses. Ces dernières années, il a élargi son champ d’étude en développant une pensée sur une vie spirituelle adaptée à notre époque et au delà des religions. Concrètement, cela s’est traduit, en 2015, par la création de Sésame, un centre de culture spirituelle qui s’est donné pour vocation de transmettre l’héritage des grandes sagesses philosophiques et religieuses d’Orient et d’Occident. Ce centre participe à l’effervescence créatrice autour de la question « Comment donner une dimension spirituelle à nos vies ? »

Je recommande de commencer par «Un islam pour notre temps», son premier livre qui est une bonne introduction à sa pensée. «Self islam» est un ouvrage autobiographique qui permet de comprendre son parcours. Ma préférence revient à « L’islam face à la mort de Dieu » qui résume la pensée du réformiste musulman indien Mohammed Iqbal. Ce livre vient d’être réédité sous le titre «L’islam spirituel de Mohammed Iqbal».

Joan Charras-Sancho : Tu animes à présent des cercles de prière et tu aimes faire des pèlerinages, seule, dans tous les lieux saints. Est-ce que tu réalises que c’est surprenant venant de la part d’une jeune femme musulmane? Où trouves-tu le courage de faire cela?

Anne-Sophie Monsinay : Oui, bien que je ne sache pas si ce qui surprend le plus soit le fait que je voyage seule ou ma pratique religieuse très autonome, sûrement un peu des deux !

Je suis animée par la même flamme depuis le début : l’Amour de Dieu. Cet amour est ma motivation principale pour cheminer vers Lui et tenter Lui ressembler davantage. Les pèlerinages permettent de réveiller certaines qualités spirituelles en nous. Lorsque l’on se rend sur la tombe d’un prophète ou d’un saint avec une intention pure, nous recevons ses bénédictions et une partie des grâces et de l’état spirituel qu’il avait lui-même atteint. J’ai des liens spirituels très forts avec certaines figures prophétiques (Jésus, Moïse, Muhammad, Abraham) et certains saints soufis (Shams de Tabriz et Rumi). Aller dans les lieux qu’ils ont fréquentés de leur vivant renforce ce lien et génère un état spirituel particulier. Le pèlerinage n’est pas le but. C’est une pratique religieuse et donc seulement un outil comme les autres pratiques. Le but est de pouvoir garder en nous les effets du pèlerinage une fois ce dernier terminé. Or, l’être humain oublie vite et a besoin de nombreux rappels. La spiritualité est pour moi aussi nécessaire que manger ou dormir. Ces voyages sont un cadeau que Dieu me fait et je ne peux que Le remercier pour cela.

Je pense que cela surprendrait moins si j’étais un homme. Beaucoup d’hommes voyagent seuls et cela n’étonne pas plus que cela. Cette inégalité me révolte profondément. Ne pas pouvoir me rendre à La Mecque et sur la tombe du prophète Muhammad simplement parce que je suis une femme non mariée est très difficile à accepter.

Joan Charras-Sancho : Ta foi est marquée par une ouverture et une liberté peu fréquentes. Longtemps engagée auprès de Coexister, tu défends l’existence des groupes inclusifs de foi. Comment décrirais-tu l’Islam que tu incarnes?

Anne-Sophie Monsinay : J’appartiens à un courant de l’islam que je qualifierais de soufisme progressiste. Je ne suis ni sunnite ni chiite car j’ai un regard critique vis-à-vis des recueils de hadith (les paroles attribuées au prophète Muhammad) sans pour autant les rejeter complètement. Je ne suis pas non plus coraniste car je considère que certains passages du Coran sont atemporels et universels quand d’autres doivent être contextualisés.

Je suis soufie car je place la spiritualité au cœur de la religion et considère que le travail spirituel de transformation de soi est l’objectif de celle-ci. Je suis la disciple d’un maître spirituel et j’adopte un ensemble de pratiques propres aux soufis.

Je suis progressiste par la manière dont j’aborde le Coran. Tout en reconnaissant sa sainteté et son origine divine, je l’envisage comme un guide nous donnant des enseignements spirituels et des outils pratiques pour les mettre en œuvre. Je ne le vois pas comme un texte contraignant prescrivant des ordonnances et des interdictions. Le terme « progressiste » renvoie à l’idée d’un progrès social que la révélation coranique a apporté et que nous devons poursuivre aujourd’hui. Le Coran a en effet donné des droits aux femmes (le droit à l’héritage, la limitation de la polygamie…) et a incité à affranchir les esclaves. Cela était révolutionnaire pour l’époque. A nous de poursuivre cet esprit pour aller vers davantage d’égalité entre les individus plutôt que de s’attacher à la lettre en appliquant des règles qui, au vu de notre contexte social actuel, sont totalement obsolètes.

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